Playlist Potluck - Perspectives

5 artistes - 1 diner - 1 playlist - 5 créations

La musique est un lien puissant qui égaye chaque moment passé avec nos proches. Elle nous inspire et ravive nos meilleurs souvenirs. Nous avons proposé à 5 artistes de vivre une expérience inédite : se rencontrer lors d’une soirée à La Maison Sonos pour vivre l’instant présent et se découvrir. Puis s’inspirer de ce moment en musique pour retranscrire avec leurs yeux d’artistes les émotions qu’ils ont ressenties.

Découvrez leurs créations, chacun dans son domaine de prédilection, mémoires d’un moment fugace qu’ils ont rendu inoubliable.

Pierre Thyss (Illustrateur), Simone Tondo (Chef), Piu Piu (DJ), Géraldine Sarratia (Journaliste), et Ojoz (Photographe).

Je gérerai tout cela avec mon corps plus tard

par Géraldine Sarratia

J'aime regarder le beurre qui coule. - Pierre Thyss
J’aime regarder le beurre qui coule. – Pierre Thyss

Se découvrir dans le salon. 5 silhouettes, 5 prénoms, 5 paires d’yeux dans lesquelles on n’ose pas trop pour l’heure s’attarder. Etablir une connexion rapide avec certains d’entre eux. Etre rattrapé, sans l’avoir anticipé de prime abord par la terre. Des ascendances sardes communes, un même penchant pour l’Uruguay, un amour inconditionnel des pâtes à la poutargue, goutées pour la premières fois en Sardaigne, deuxième producteur au monde précise Simone. Que se racontent des gens qui se découvrent ? Pousser sur la platine du premier étage un vieux vinyl d’A Tribe Called Quest. Sentir le son qui envahit la pièce, retrouver des sensations de son adolescence, la Ford Fiesta qui file au milieu des années 90 en direction de l’océan. West Coast, Biarritz, France. Se lancer dans un débat entre les anciens et les modernes, la qualité du son vinyle ou l’immédiateté, la modernité et la gaieté du digital qui nous accompagne dans nos mouvements, nos respirations, palpitations.

Casse ta bouche – Ojoz
Casse ta bouche – Ojoz

Redescendre au salon et se demander pourquoi finalement on a tous adhéré au vin nature. Un truc de hipster ? « Mon père, il voit cette étiquette Chuck Norris, il ne capte pas du tout. » Se dire que finalement c’est là encore une histoire de générations : Vin nature, rap hardcore même combat. Ecouter parler Julien, des étoiles dans les yeux, de Patrick Bouju et de quelques vignerons, des hommes opiniâtres, des bergers pour certains qui travaillent la même terre pendant vingt ans, chaque jour, dans le but d’arriver un jour peut être à produire un elixir qui les satisfasse.

Passer à table, se sentir déjà davantage un groupe à présent. Se laisser bichonner par Simone, sa barbue épinard accompagnée d’un crosti de pomme de terre. Pousser un peu le système son. Se marrer en constatant que seuls les morceaux choisis par Julien passent. « Vous reconnaissez ? C’est Solange là sur une vieille production de The Neptunes. » Lâcher prise, entrer dans un tunnel musical. « Ton meilleur concert ? » « Young Thug ». « Je suis toujours déçu par les concerts de rap. »

UNE BARBUE CROUSTI-FONDANTE

Ecouter Jo parler de Los Angeles, des clips qu’il a tournés là-bas, de la relation qu’il noue avec les artistes qu’il photographie. Plonger dans son univers, des pochettes qu’il a réalisées, qu’il fait défiler dans son téléphone. Envier sa nonchalance, sa positive attitude quand on lui demande la cuisson de sa viande : « comme tu veux, moi tout me va ».

S’attarder sur certaines répliques un peu surréalistes du petit film que nous sommes en train de composer ensemble, image par image, son après son, sensation après sensation. « J’aime voir le beurre couler, on dirait de l’or ». « Je suis très très moutarde ». Vérifier une fois encore, qu’Otis Redding fait toujours l’unanimité. Se faire rattraper par le calendrier. Noël, qui pointe son nez. Synonyme de joie pour certains, de difficultés pour d’autres, jamais dénué d’angoisse. Parler des absents. « L’année où l’un de nous ne pourra pas descendre, je pense que ma mère va syncoper. »

Ecouter Pierre, qui vient de fraichement rejoindre le monde de l’entreprise et de quitter la liberté flippée de celui des free-lances. Suivre les méandres de son stylo qui s’aventure sur la nappe et ouvre un autre espace temps, sous nos yeux. On croit le reconnaître au bord d’un lac, assis sur un poisson géant. C’est psyché, on pense à la pochette de Cheap Thrills. 2017 nous rattrape. « Orelsan ? Il me fout les frissons de la honte ». « Moi j’adore ». On rebondit sur Joey Starr, empêtré dans sa virilité, puis sur les diners féministes, très en vogue actuellement. « Pourquoi ne pas inclure des hommes dans cette réflexion ? Ils font partie de la solution ». Observer Giulietta activer par moments, entre deux gorgées, son enregistreur. Elle captive nos voix, nos mots, des petits bouts de phrase. Elle a commencé à le faire dans certaines villes. Elle part à la rencontre de gens, les interviewe puis monte certaines phrases sur un mix. Un portrait sonore et sensible. Repartir très haut, et un peu en arrière vers un Manchester 90 fantasmé avec la pureté électro de Bicep. Reparler de Drexciya, de Detroit.

Ne pas savoir comment on va pouvoir terminer les délices que Simone ne cesse d’apporter sur la table. Fromage et dessert, of course. Comment dire non à un millefeuille ? Jo dit oui et plutôt deux fois qu’une. Quitter la maison en se promettant d’adopter la philosophie de Pierre : « Je gèrerai tout cela avec mon corps plus tard. »